La Force

Après l’étude de la Justice vient logiquement celle de la Force, qui se subdivise ainsi :

  • La Force en elle-même
  • Son acte principal qui est le Martyre
  • Les vices qui lui sont contraires

La Force est-elle une vertu ?

Il semble que non car « La vertu ne se déploie que dans la faiblesse » Saint Paul 2 Cor 12:9.

De même : « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort » Saint Paul 2 Cor 12:10.

Quand Saint Paul écrit « dans la faiblesse », il faut comprendre « dans mon humanité ».

C’est dans mon humanité que Dieu déploie sa Force (c’est-à-dire exprime sa Force).

La conscience de la faiblesse est la reconnaissance d’une humanité qui ne trouve sa force qu’en Dieu.

La Force de l’Esprit de Dieu ne s’exprime pas dans un  par-rapport à la faiblesse, mais pour  transcender et  transformer celle-ci en force. Cette transformation est le passage pour l’homme de son humanité à sa divinité. C’est une force qui aspire l’homme vers une transcendance de son fait (sa faiblesse) en Dieu (sa force).

C’est quand l’homme prend conscience de sa faiblesse qu’il libère son âme de sa condition humaine.

La véritable force ne trouve pas son expression dans le fait, mais pour la vie au-delà du fait. L’homme ordinaire se place toujours dans un rapport de force, de pouvoir, de potentialité de l’un par rapport à l’autre.

L’homme ordinaire se plaçant dans l’éphémère, ce pouvoir n’est que potentialité éphémère et temporaire.

L’homme retourné (par la conversion) au plan divin, devient l’expression même de la Force de Dieu, de sa puissance créatrice, (référence au Grand Architecte), qui est infinie et éternelle. C’est cette Force même (cette Force qui aime !) qui fait passer l’homme de l’image à la ressemblance.

La notion de force, pour l’homme encore dans le manifesté, apparait comme une dimension temporelle émanant de la limitation due à son existence terrestre. Ce n’est que dans les cœurs purs que cette dimension, dès cette vie sur terre, devient éternelle.

La force de l’homme éclairé et initié est qu’il n’a plus de raison particulière. Il n’a plus à faire preuve de raison car il n’a plus de volonté propre, et qu’il tient sa force uniquement de la Volonté de Dieu. Il n’y a donc strictement aucune force dans celui qui pense ou qui croit. Il n’y a qu’un besoin illusoire de penser la force. Or la force ne se pense pas, elle se donne !

Saint Thomas d’Aquin : « Que l’homme reconnaisse sa propre faiblesse, cela relève de la perfection que l’on appelle l’humilité ».

L’humilité est la conscience de l’homme ; l’orgueil son inconscience.

Dans le Livre de la Sagesse 8-7, il est dit que la sagesse enseigne tempérance et prudence, justice et vertu ; ce mot désignant ici la force.

Il est donc normal que la force soit considérée comme une vertu au regard des hommes.

Toujours au regard des hommes, la force apparait comme expression d’une solidité, d’une fermeté. Ce que confirme Aristote disant que toute vertu doit être ferme.

Pour l’être éclairé et initié, la force n’est que la traduction d’une fermeté de l’âme à qui Dieu a conféré la Force.

C’est dans l’agir ferme et inébranlable que se traduit l’immutabilité de l’âme.

Il revient à la vertu de force d’écarter l’empêchement qui retient la volonté de suivre la raison.

La raison, dit Jean Tauler (disciple de Maître Eckhart, mystique du moyen âge), est le stade intermédiaire tout puissant qui ramène à Dieu.

C’est pourquoi la force s’appuie sur la crainte de Dieu, qui libère l’âme de la crainte des choses difficiles, susceptibles de retenir la volonté de suivre la raison.

Au fur et à mesure que l’homme se détache du fait pour arriver au détachement impassible, la force est le soutien indispensable à l’âme et à l’esprit pour atteindre le cœur de l’homme.

La crainte de Dieu est donnée par la force, qui libère l’âme et l’esprit de la crainte des hommes.

Le cœur a ses raisons que la raison ne connait pas : l’homme parvenu au cœur de lui-même a rejoint la Justice de Dieu et sa toute puissance créatrice, devant laquelle s’efface la nécessité de la force qui conduit la raison jusqu’à Lui.

Saint Grégoire parle de la force des justes quand il dit : « Aimez les épreuves de ce monde, en vue des récompenses éternelles. » C’est la force des hommes qui se rendent à la Justice. La force du juste a pour vocation les récompenses éternelles. Elle est alors le fruit de l’Espérance de Dieu ; du Père qui a fait sortir l’homme de l’errance.

La véritable force n’est pas une opposition à la contrainte, elle est capacité de libération en vue du salut.

Tel est le sens du martyre.

Saint Augustin déclare que « la force est un amour qui supporte facilement tout pour ceux qui l’aiment », et que « c’est un don qui ne craint ni la mort ni aucune adversité. »

Par la force, (par la grâce de l’Esprit), Dieu s’est emparé de l’âme pour la sauver.

Thomas d’Aquin écrit : « Il faut que toutes les passions de l’âme soient amenées au juste milieu par une vertu. » Cette vertu, c’est la force. Aucune vertu ne se situe aux extrêmes. Or la crainte de la mort qui est  la crainte la plus forte chez les hommes, est à l’extrême, selon Aristote. Donc la vertu de force ne se limite pas aux craintes mortelles. Il revient à la vertu de force de protéger la volonté de l’homme afin qu’elle ne recule pas devant un bien raisonnable par crainte d’un mal corporel.

La justice, pour l’être éclairé et initié, est de bénéficier de la force qui, dès cette vie sur terre, le fait passer de la mort à la vie, du fait à l’esprit, alors que le but de la faiblesse est de faire de l’homme un humain. Nous pouvons définir l’humain comme étant l’homme qui a perdu la main (de Dieu) c’est-à-dire l’amen ! Ayant perdu l’humilité de se laisser amener par la main de Dieu à l’écoute et à la vision de ce qui est juste et bon pour la vie, il donne au Satan le pouvoir de s’emparer de son âme et de son esprit pour le faire tomber en enfer. La faiblesse de l’humain le prive d’un retour possible à l’image en vue de recevoir la grâce de la promesse qui lui a été faite à l’origine de vivre selon la ressemblance.

L’homme n’est pas appelé fort au sens absolu, parce qu’il supporte bien les plus grands maux ; mais parce qu’il les transcende. Il est le témoin de l’inconditionnalité de la force.

Ce qui est dur me rend fort, l’épreuve me fait faire l’expérience du salut. D’où la compréhension de la soumission du martyr à son supplice.

Le supplice du martyr est la porte de salut de toute l’humanité. En effet, pour être sauvé, il faut être sauveur ; mais pour être sauveur, il faut être sauvé.

Le martyre est le symbole de l’humanité sauvée de son inhumanité dans son retour à sa divinité. C’est pour cette raison que le martyr prie pour ses bourreaux en reconnaissance de la volonté suprême de Dieu de faire le Sacré. Le Sacrifice de Dieu est de faire le Sacré, l’unité entre les hommes selon sa Foi : la certitude que demain sera meilleur.

Le meilleur pour l’homme, c’est son cœur. Il n’y a rien d’autre de meilleur.

Dieu donne l’exemple de ce qui est bien et de ce qui est mal ; à l’homme libre de faire son choix.

L’homme éclairé et initié, libéré de tout concept humain, retrouve la pleine conscience que c’est là sa propre liberté. Liberté qui ne consiste qu’à exprimer la Parole en paix : « Père, Ta Volonté et non la mienne. » L’homme ne retrouve sa pleine liberté qu’au jardin d’Eden symbolisé par son cœur.

La liberté de l’homme n’est rien d’autre que sa libération de plus en plus juste, de plus en plus pure, de plus en plus vraie, selon la Parole du Christ : « Je suis le chemin, la vérité, la vie. »

Il s’en suit que si l’homme ne s’enfuit pas devant les dangers mortels, c’est que sa vie se place déjà dans l’au – delà.

Il faudrait que l’homme soit dépourvu d’esprit pour pouvoir craindre la mort.

Jean Tauler : « Pour l’être spirituel, l’esprit guide le corps ; pour l’être matériel, le corps commande la tête. » La vie spirituelle étant l’au-delà de la vie matérielle.

Les martyrs ne peuvent supporter les sévices corporels que par la connaissance du Souverain Bien qui est Dieu. Ils ne font que signifier que si leur corps appartient à la terre, et encore de manière éphémère et temporelle, leur âme et leur esprit, dès cette vie sur terre, n’appartiennent qu’à Dieu.

Cette appartenance à Dieu est la seule véritable raison de leur persécution par des gens, (tous ceux qui n’ont pas été appelés à être), qui appartiennent au Satan.

Dieu a créé le Satan, l’Adversaire (le Satan Ontologique) qui se dresse devant l’homme pour que l’homme se redresse et pour le mettre à l’épreuve de la tentation. Le Satan, c’est ce qui tend vers l’extériorité.

Confucius : « Quand le cœur s’en va où la passion l’entraîne, le cœur n’est pas réglé mais agité et troublé ».

C’est pour cette raison que Dieu le Père a envoyé son Fils sur terre pour que cette passion que l’homme a de l’extériorité soit transformée, par le rappel de l’homme à Dieu, en Passion du Christ.

« Nul ne pourra retourner à Dieu sans passer par moi » dit le Christ.

Dans la Passion du Christ, la faiblesse de l’humain se transforme et est transcendée par la Force du Divin.

L’humain tombé en tentation donne au Satan le pouvoir qui était en lui pour en faire le diable.

Et comme l’exprime Jean Tauler : « Si le démon pouvait retourner à Dieu et se remettre sous son obéissance, il ne resterait pas dans l’affreux malheur du péché .Or les hommes qui eux ont cette volonté, lorsqu’ils le refusent sont réellement pires que le démon. »

C’est la Passion du Christ qui permet à l’homme de recouvrer les forces de sa nature divine originelle, sa surnature.

Le Christ est venu sur terre pour révéler dans Son humanité la nature divine de l’homme.

La Passion du Christ n’est que le rappel de l’homme à la Vraie Vie (une vie qui n’est plus relative au fait). L’homme vivant en suivant les pas du Christ retrouve la force, c’est-à-dire la possibilité de combattre le Satan.

Saint Augustin : « Point de salut sans combat dans son intériorité ».

L’homme qui a combattu et vaincu le Satan par le Sang de l’Agneau, c’est-à-dire sa vocation divine, et par son témoignage de la Parole, ne peut plus exprimer que de l’amour. Il ne peut rien faire d’autre que d’aimer ses ennemis.

 

La force procure à l’homme la possibilité de combattre. En effet, pour l’homme déchu, il est plus difficile de combattre que de supporter. Supporter ses faiblesses comme celles de l’autre, c’est signifier le manque de la force d’aimer. C’est exprimer le pouvoir du diable dans le reniement de Dieu.

La force de l’homme n’est qu’une manifestation de la Toute-Puissance de Dieu.

La plus grande et la plus belle preuve de la force est l’amour de son prochain.

C’est ainsi que la force émane de l’intérieur et s’exprime à l’extérieur dans l’amour de la vie : sa genèse et sa création.

L’homme fort est celui qui a reçu le pouvoir d’aimer. La seule et véritable force est la force d’aimer. L’homme fort ne fait qu’exprimer sa nature divine.

Saint Ambroise : « Les œuvres des vertus, et en particulier de la force, sont appelées des fruits parce qu’elles réconfortent l’esprit de l’homme par une délectation sainte et pure. »

Dans tout acte, l’homme fort n’éprouve aucune délectation particulière. Tous ses actes ne sont que les fruits d’un Esprit de charité, de paix et de joie.

La beauté de la force trouve sa pleine expression dans le Véritable Amour, l’amour désintéressé du fait.

Avec la force, l’homme touche au sens véritable de la vie. C’est la force d’aimer qui crée la vie ; le sens du sacrifice, c’est de faire le sacré c’est-à-dire que ce qui est cher au regard de Dieu, ce qui importe, ce n’est pas le fait mais toujours l’au-delà du fait. Tel est le sens du plan divin, du Grand Architecte de l’Univers.

« La conversion de l’homme est chose bien plus admirable que la création du ciel et de la terre » selon Jean Tauler, mystique du moyen-âge et disciple de Maître Eckhart. Pourquoi ? Parce-que Dieu a créé l’homme à Son Image et que par l’amour, il est à Sa Ressemblance ; et que Dieu selon le livre de la Genèse, au commencement de l’humanité, a placé l’homme au centre de Sa Création. Le Centre de Sa Création est le cœur de l’Homme, et le cœur de l’Homme c’est le Christ. Tout homme vivant en christ voit le Christ vivant et ressuscité d’entre les morts.

Jean Tauler : « Lorsqu’un homme vit dans la Passion du Christ, le Christ s’empare de lui, en fait un autre christ, l’unit au Christ ; et tant que son âme demeure dans cette union amoureuse, elle ne peut ni errer, ni déchoir, ni s’arrêter ».

Jean Tauler ne fait qu’évoquer cette parole de Saint Paul (1-Corinthiens) : « Ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi ».

Le salut de l’homme le mène à son apostolat.

Nous comprenons mieux Marc 5,18 : « Vous avez des yeux et vous ne regardez pas, vous avez des oreilles et vous n’écoutez pas parce-que l’amour vous fait peur ».

Cette parole du Christ aux apôtres les rappelle à la foi exprimée par cette injonction : « Ne craignez plus, un monde nouveau s’offre à vous ».

L’homme rendu vertueux par la grâce de la vie de son âme, ne connait plus que la force d’aimer.

Le vice est d’accepter que sa vie soit toujours relative au fait. La vertu consiste à signifier que la vie c’est l’au-delà du fait.

Le retour à la force est symbolisé par la maîtrise en toutes circonstances. Cette maîtrise est le fruit du détachement, jusqu’au détachement impassible qui peut, au regard des humains, paraitre indifférence ou  insensibilité alors qu’il n’est que pureté et capacité à recevoir la Seule et Véritable Lumière capable d’aimer : le Christ.

Le témoignage de la force n’est que paix, calme, sérénité, fermeté.

Quand la porte du ciel est ouverte (le cœur de l’homme), c’est parce-que les portes de la fragilité, de l’affectivité, de la faiblesse, sont fermées.

L’homme ne retrouve la vraie vie qu’au cœur de lui-même.

La force est-elle une vertu cardinale ?

Une vertu cardinale concerne les problèmes autour desquels tourne la vie humaine, de même qu’une porte tourne sur ses gonds (du latin « cardine »). Cependant  la force ne concerne pas les périls mortels mais le pouvoir recouvré de la création d’une vie et d’un monde meilleurs.

Pour cette raison, Saint Grégoire, Saint Ambroise et Saint Augustin comptent la force parmi les quatre vertus cardinales, c’est-à-dire primordiales.

Depuis la chute de l’homme sur terre, la primauté des vertus cardinales redonne à l’homme la possibilité de l’Imitation de Jésus Christ selon sa Parole.

L’ensemble de ces vertus de tempérance, de clémence, de prudence, de justice sont unies et rassemblées dans la force. Cette force est le cœur, le centre ontologique de ces quatre vertus qui vont faire passer progressivement de l’humain à l’homme, de l’Homme au Christ, et du Christ à Dieu.

Ces quatre vertus centralisées par la force préfigurent les trois vertus théologales, car émanant purement et uniquement de Dieu, c’est-à-dire d’Espérance, de Foi et de Charité. Ces trois vertus à venir sont l’expression de l’Amour éternel et infini de Dieu.

Ces quatre vertus cardinales empêchent l’homme de tourner en rond dans le fait, et lui permettent de sortir de la quadrature du cercle (de l’esprit enfermé, emprisonné dans la matière) en retournant au centre ontologique de sa vie qui est son cœur. Ce qui nous est confirmé par la parole de Saint Paul Corinthiens 1 : « Le Christ viendra ouvrir vos tombeaux pour vous en faire sortir. Il viendra libérer, sauver vos âmes et votre esprit enfermés, emprisonnés dans des terres d’exil. »

De même pour Plotin (néo Platonicien du IIème siècle) : « Cessons de tourner en rond autour du fait, prenons le rayon qui nous ramène au centre. »

Comparaison entre la force et les autres vertus cardinales :

Selon Saint Ambroise : « la force est plus élevée que les autres vertus. La vertu concerne le difficile et le bon ; or la force concerne ce qu’il y a de plus difficile pour l’homme qui est d’aimer. »

La force est la plus élevée de toutes les vertus cardinales car si elles sont toutes relatives au fait, seule la force concerne l’au-delà du fait par la genèse et la création de la vie.

La véritable force ne concerne que l’amour

Elle est à la mesure de la bonté par la sauvegarde de la justice. La force sans la justice favorise l’iniquité, l’opposition. Dans les mains de la justice, la force procure la bonté, l’équilibre, l’harmonie, la vérité. « Ce qui est juste est bon ! » : le livre de la genèse nous rappelle que la bonté ne se réfère qu’à la création.

A propos du martyre, le sens du martyre est d’être témoin du Christ (martyr voulant dire témoin).

Les souffrances corporelles des martyrs subies jusqu’à la mort, rendent témoignage non à une vérité quelconque, mais à la vérité religieuse que le Christ nous a révélée. Aussi sont-ils appelés martyrs du Christ, comme étant ses témoins. Le martyre ne concerne pas l’individu, mais l’ensemble de la communauté fraternelle vivant en christ. De plus ce n’est pas une volonté propre de subir, mais un témoignage d’une possibilité qu’a l’homme, de vivre pleinement et parfaitement en christ avec le Christ, en se détachant de tout fait, y compris de son propre fait.

Jean Tauler : « La volonté est parfaite quand l’homme a renoncé à tout ce qui n’est pas Dieu, et qu’il s’est éloigné de toutes les créatures. »

Le Christ aux apôtres : « Vous devez renoncer à tout ce que vous avez, tout ce que vous êtes y compris vous-mêmes,  pour porter ma croix dans le monde. »

Aussi : « Vous serez tous jugés, condamnés et traînés devant les tribunaux, à cause de mon nom. »

Tout véritable chrétien dans la force d’aimer, est un martyr du Christ. Ce qui le concerne ne peut être que le salut de l’autre et non le sien.

La foi seule est cause du martyre.

Matthieu 5,10 : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice. »

Au – delà de sa volonté, le martyr témoigne de l’imitation la plus pure de la vie en christ, allant jusqu’à sa mort et sa résurrection.

Saint Maxime de Turin dit dans un panégyrique : « Il est vainqueur en mourant pour la foi, alors qu’il aurait été vaincu en vivant sans la foi. »

L’œuvre du martyre nous propose de mépriser le monde visible, quand l’homme n’a pas su s’en détacher à l’écoute de l’intelligence de Dieu, selon la Lettre aux Hébreux (11.34).

Si le bourreau peut prendre le corps du martyr, il ne peut lui prendre ni son âme, ni son esprit, qui appartiennent depuis toujours à Dieu.

Galates 2,19b-20 : « Avec le Christ, je suis crucifié. Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi. Ce que je vis aujourd’hui dans la chair, je le vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi. »

Le martyre symbolise la méditation constante et permanente de la Passion et de la mort de notre Seigneur.

Celui qui vit en martyr est sauvé. Celui qui ne vit pas en martyr est martyrisé.

Il semble que la mort ne soit pas incluse dans la raison de martyre car Saint Jérôme écrit : « Je dirais à bon droit que la Mère de Dieu fut vierge et martyr, bien qu’elle ait terminé sa vie dans la paix. »

Saint Grégoire : « Bien qu’il y manque l’occasion de mourir, la paix a son martyre, car si nous ne livrons pas notre tête à l’arme du bourreau, nous mettons à mort, par le glaive spirituel, les désirs de notre chair. »

Saint Augustin : « Le martyre est un acte de la vertu de force, et il appartient à celle-ci de ne pas craindre non seulement la mort, mais non plus les autres adversités. » Il y a en effet beaucoup d’adversités autres que la mort, que l’on peut supporter pour la foi au Christ. Le martyre est un acte méritoire, mais un acte méritoire ne peut être postérieur à la mort. Il la précède donc, et ainsi la mort n’est pas essentielle au martyre. Le martyre pour la foi est donc essentiellement une mort symbolique à tout ce qui n’est pas Dieu.

Saint Augustin évoque ici la Passion du Christ qui est le chemin, qui d’étape en étape remet l’homme sur le chemin de la vérité pour se retourner et recouvrer la Vraie Vie.

« Est appelé martyr celui qui est témoin de la foi chrétienne, qui nous propose de mépriser le monde visible pour les réalités invisibles », selon la Lettre aux Hébreux 11,34.

Il appartient au martyre que l’homme témoigne de sa foi, en montrant par ses actes qu’il méprise toutes les choses présentes, pour parvenir au bien futur et invisible.

D’où cette insinuation de Satan contre Job (Jb 2,4) : « Peau pour peau, tout ce que l’homme possède, il le donnera pour son âme » ;  c’est-à-dire pour sa vie physique. C’est pourquoi, afin de réaliser parfaitement la raison de martyre, il est requis de choisir la mort pour le Christ : le détachement du fait, de tout fait y compris de son propre fait ; la mort pour vivre en christ afin que le Christ soit, ce qui est la condition nécessaire à sa deuxième venue sur terre.

Cette volonté n’est parfaite que parce qu’elle émane de Dieu.

Cette raison de martyre n’est déterminée que par l’utilité de la mort pour atteindre à la résurrection.

« Pour Dieu qui pénètre les cœurs, la raison de martyre a valeur de récompense », comme le dit Sainte Lucie.

Le mérite du martyr (ce qui lui mérite sa place au Ciel), ne se situe ni dans la mort ni après la mort, mais dans l’acceptation de la mort infligée par les hommes et tant désirée par les chrétiens. La mort du martyr n’est là que pour signifier aux yeux des hommes sa volonté de ne plus s’appartenir pour n’appartenir qu’à Dieu. De ce fait, ne peut être appelé chrétien que celui qui n’a pour toute vie que la foi au Christ.

Si Jésus signifie le « Je Suis », autrement dit la Présence de Dieu sur terre, le Christ symbolise la seule porte de passage de la mort à la Résurrection. Si le Christ est vivant et ressuscité d’entre les morts, ce n’est que pour ramener l’homme de la mort à la Vraie Vie car Lui seul ici, maintenant, et depuis toujours, est et demeure éternellement vivant. Nous comprenons ainsi que  martyr signifie témoin de ce qui était, de ce qui est, et de ce qui vient ; car on ne rend témoignage qu’à la Vérité.

La conscience du martyr de la Vraie Vie fait qu’il ne connait pas la mort. Si la mort vient se faire connaitre à lui, ce n’est que pour qu’il soit ressuscité d’entre les morts. Il passe d’une simple mort existentielle à une mort et à une résurrection.

Si la mort physique est nécessaire à la plupart des hommes, pour que leur âme et leur esprit soient libérés d’un corps attaché au fait, le martyr dont la chair accède, dès cette vie sur terre, à la résurrection, voit sa mort mener son âme et son esprit au paradis pour s’assoir à la droite du Père et du Fils. Celui qui voue sa vie à Dieu se voit rectifié par la foi, qui le mène tout droit pour vivre désormais après la mort auprès de Dieu. L’homme d’aujourd’hui, initié et éclairé, ne peut plus perdre la mémoire du jugement dernier où le Christ viendra sur terre pour juger les vivants et les morts.

« Si le grain de froment ne meurt, après qu’on l’a jeté en terre, il demeure seul ; mais quand il est mort, il porte beaucoup de fruit » (Jn 12,24-25).

Jean Tauler : « En toute vérité, il en est ainsi. Celui qui veut produire tous les fruits de vie doit mourir de toutes les morts possibles. Or c’est là ce que fait, et lui seul, le pauvre d’esprit. Il disait vrai ce maître de la vie spirituelle enseignant qu’une vie conforme à l’Evangile est une croix et un véritable martyre. Seul le vrai pauvre d’esprit porte cette croix et endure ce martyre ; seul aussi, il recueille tous les fruits de la vie. Au-delà de la mort physique apparente, se situent la mort spirituelle (l’unité de la vie en soi), la mort ontologique (l’incarnation du Verbe, Amour du Dieu Vivant), la mort essentielle (le retour à l’Un). Le pauvre d’esprit jouit d’une mort si multiple qu’il vit de plus en plus éternellement. Pour lui, chaque instant se transforme en une présence de Dieu. Il meurt aux contingences de l’existentiel pour croître et fructifier dans la Conscience de l’essentiel. Sa croissance est le fruit de son retour à l’essence, au Un. Le pauvre d’esprit aspire à une mort intérieure qui le libère de l’horreur d’une mort extérieure. Cette mort intérieure lui procure une joie pure. Celui qui en fait l’expérience est le sage par excellence. »

La mort spirituelle consiste à ne vouloir que ce que Dieu veut, autrement dit tout ce que l’homme ne veut pas, ne souhaite pas, ne désire pas !

 

A propos du don de force :

Isaïe (11,2) : « Enumère la force parmi les dons du Saint Esprit. »

La force implique une certaine fermeté d’âme qui est requise pour faire le bien comme pour résister au mal. Mais l’âme est entrainée plus haut par le Saint Esprit afin de pouvoir achever toute entreprise commencée dans sa vie terrestre. C’est ainsi que la force se place dans le dépassement de la nature humaine. C’est le Saint Esprit qui opère cela dans l’homme lorsqu’il conduit son âme et son esprit jusqu’à la vie éternelle, qui est la fin de toutes les œuvres bonnes que l’homme avait à accomplir durant sa vie terrestre, lui faisant échapper ainsi à tous les périls à travers son corps mortel. C’est pourquoi le Saint Esprit infuse dans l’âme une maîtrise et une confiance à toute épreuve garanties par la foi gardée en Dieu ; seule et véritable expression de la force.

La force en chaque homme n’est que grâce de l’Esprit Saint qui se donne pleinement aux cœurs purs. Heureux les cœurs purs, le royaume des cieux est à eux !

Pour l’être matériel, le sens de la force ne s’applique qu’à des situations difficiles pour lui à concevoir ; pour l’être spirituel, la force n’a pour but que la contemplation de l’Homme et de Dieu.

La force de l’Homme n’est plus de résister au diable, mais d’aimer Dieu …

 

L’AMOUR EST FORT COMME LA MORT …

Comme la mort nous coupe de la vie, l’amour coupe de la mort !

L’amour est l’acte qui génère en soi et crée autour de soi la vie, la Vraie Vie, Transcendance du fait, « Au-delà » du fait, Elle est le fruit de l’amour ; de l’acte accompli selon la Parole vivante : le Verbe de Dieu qui s’incarne en l’Homme, en son cœur, pour lui parler et le rendre vivant pour que le monde demeure éternellement vivant…

« Jésus n’est pas venu apporter la paix mais le glaive ! » dit Jean. Et, « celui qui demeure en lui voit le Fils comme le Père demeurer en lui ! » .C’est Dieu qui est Amour. L’amour de l’Homme n’est qu’une grâce de l’Amour de Dieu. Il est conscience de l’unique nécessaire à la vie sur terre : d’être, de dire, de faire, pour toujours créer une vie meilleure, un monde meilleur ; « Devenir meilleur est une nécessité » dit Confucius.

Par l’amour l’Homme passe de l’Image que Dieu a de lui (sa configuration à Lui) à Sa Ressemblance ; Or, il n’y a que Dieu qui puisse ressembler à Dieu! Saint Paul : « Je peux toutes choses avec Dieu qui me fortifie ». Saint Jean : « Vous pouvez avoir une foi à déplacer les montagnes ; sans l’Amour de Dieu vous ne faites rien ! ». C’est l’Amour qui donne aux actes le sens de la vie, de leur au-delà…Quand la raison ne peut aller plus loin, c’est la force de la foi qui amène la volonté à prendre son essor au-dessus d’elle.

A l’écoute et à la vision de la Lumière essentielle, l’homme quitte la lumière apparente pour recouvrer la lumière naturelle de la grâce. Il renonce à sa nature ordinaire pour retrouver sa nature divine originelle pénétrée de sa nature essentielle, sa surnature. «  Celui qui s’attachera à sa vie la perdra ; et celui qui renoncera à sa vie la gagnera pour la vie éternelle » dit le Christ aux Apôtres. Isaïe : « C’est Dieu qui opère toutes nos œuvres ! »La vocation de l’homme à Dieu n’est que reconnaissance de Sa Grâce qui consiste à Lui rendre gloire. Dans la hauteur de Dieu se résorbent la bassesse et la petitesse de toutes les créatures. Ce qui est cher à Dieu c’est l’Unité. L’unité révèle la force ; la dualité la faiblesse. La faiblesse entraîne inexorablement vers la mort ; l’amour élève l’âme à la vie éternelle. La pureté et la simplicité de la vie, dès cette vie sur terre, témoignent de la divinisation et de la déification de l’âme et de l’esprit de l’Homme, de son image et de sa ressemblance. Saint Paul : «  Pourquoi Dieu s’incarne en l’Homme ? C’est pour que l’Homme devienne dieu » ; « Par l’amour vous êtes des dieux auprès de Dieu ». C’est la mort spirituelle (le détachement) qui fait accéder l’homme à la vie éternelle dès cette vie sur terre. Le Baptême est le commencement de sa résurrection…L’homme de désir est converti à l’Homme du Désir (de Dieu). Il redevient tel que Dieu le veut pour participation à Son Grand Œuvre, de genèse et de création infinies et éternelles…de ce qui est, qui était et qui vient !

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